Chapitre 6
Cinq mois plus tard, Ce que le sel garde était numéro un des ventes en France, et personne ne savait qui l'avait écrit.
Deux cent quatorze mille exemplaires en six semaines.
Je l'apprenais à chaque fois par texto, entre deux phrases, de la bouche de Maxime, qui annonçait les chiffres sur le ton qu'on prend pour annoncer un décès.
« Cinq mille de plus ce matin. Vous êtes en train de me faire perdre la tête. »
Je vivais dans un petit appartement de la rue Notre-Dame, aux Chartrons, au troisième étage, avec une fenêtre sur les toits et une machine à café qui toussait.
Je dormais enfin.
Il y avait des soirs où je me réveillais encore avec une phrase dans la tête, et je la notais sans réfléchir dans un carnet neuf, parce que c'était ça, écrire pour de vrai : on ne demandait la permission à personne.
Louise Varenne n'avait pas de visage.
Pas de photo sur les réseaux, juste une main qui tenait une plume, dessinée par Camille, et un compte Instagram qui postait une phrase par jour, tirée du roman. Les lectrices écrivaient : « Je pleure dans le tram. » « Je l'ai fini en une nuit. » « Qui est Louise Varenne ? »
Moi, je le savais. Et c'était la première fois que ça me suffisait.
Adrien, lui, avait essayé.
Ce samedi-là, il avait appelé quarante-deux fois. Il était arrivé à Bordeaux à 16 heures, et il avait attendu trois heures sur le trottoir du quai des Chartrons. Maxime m'avait proposé de descendre lui parler. J'avais dit non.
Il était reparti à la nuit tombante.
Je n'avais pas ouvert un seul de ses mails. Hugo m'avait écrit, avec prudence, quelques jours après :
« Adrien a interrogé Inès. Elle a dit que vous aviez simplement relu ce fichier, que c'était normal que votre nom apparaisse dedans, vu votre poste. Il l'a crue. Je suis désolé. »
Il l'avait crue.
Même avec la preuve sous les yeux, il a préféré la version qui ne lui coûtait rien.
J'avais refermé la messagerie. Je ne voulais plus savoir.