Elle signait, j'écrivais

Chapitre 2

À 18 heures, quatre ans de ma vie tenaient dans deux sacs de sport.

Il n'y avait pas grand-chose à moi dans cet appartement de la rue Vavin. Même les étagères étaient à lui.

J'ai plié mes pulls, vidé la salle de bains, décroché la seule photo que j'avais aimée : mon père, en pull marron, un livre ouvert sur les genoux.

Il me manquait une chose.

J'ai tiré la chaise, je suis montée sur le bord du lit, j'ai ouvert le haut de l'armoire.

Le carton noir n'était plus là.

Onze carnets à spirale, serrés par un élastique. Quatre ans de brouillons, de ratures, de nuits blanches. Toutes les phrases d'avant qu'elles portent le nom d'une autre.

Je suis restée là, les bras en l'air, devant l'étagère vide.

Puis je suis passée à la table de nuit. Le petit écrin bleu nuit était ouvert, et il était vide lui aussi.

Le stylo.

Un Waterman, avec un clip doré. Je l'avais acheté pour les trente-trois ans d'Adrien, avec trois mois d'économies. J'avais fait graver une phrase dessus : « À A., qui sait lire entre les lignes. »

J'y croyais, à l'époque.

La clé a tourné dans la serrure.

« Clara ? »

La voix d'Adrien. Et derrière lui, le bruit d'une valise à roulettes sur le parquet.

Il est apparu dans la chambre, le visage fermé.

« Inès reste quelques jours. Des gens campent devant chez elle depuis ton petit numéro d'hier soir. »

« Mon petit numéro. »

« Elle dormira dans la chambre d'amis. Elle ne te dérangera pas. »

« Je pars, Adrien. Je ne suis plus dérangée par personne. »

Il a ouvert la bouche, puis il est sorti pour répondre au téléphone. Hélios Médias, j'ai reconnu le nom.

Je suis allée dans la cuisine remplir un verre d'eau, parce que j'avais la gorge en papier de verre.

« Tu cherches quelque chose ? »

Inès était appuyée contre le chambranle, son manteau blanc sur le bras, comme chez elle. Elle avait cessé de pleurer. Son visage était lisse, parfaitement reposé.

« Mes carnets. »

« Quels carnets ? »

Elle s'est servi de l'eau dans la carafe, avec mon verre.

« Tu as une clé, Inès. Adrien te l'a donnée l'an dernier. Pour les urgences. »

« Je range, Clara. Je ne brûle rien. » Elle a haussé une épaule. « Tu sais ce qui est drôle ? Tu es la meilleure plume que j'aie jamais eue. Mais une plume, ça ne signe pas. Ça se range dans un tiroir. »

« Tu m'as piégée avec ton contrat de relecture. »

« Je t'ai payée. Trois mille cent euros par mois, pendant quatre ans. Exactement le prix de la chambre de ton père, à Montreuil. J'ai fait le calcul à l'euro près. »

Elle a bu une gorgée.

« Tu m'as vendu ton nom pour ça. Ne fais pas la victime. »

« Je ne t'ai pas vendu mon nom. Je t'ai prêté mes mots. »

« C'est pareil. »

J'ai pensé : *Elle savait. Elle a toujours su combien valait mon père. Elle a acheté mon silence au prix d'une chambre d'EHPAD.*

Dans le couloir, la voix d'Adrien s'est rapprochée. Il avait raccroché.

Inès a croisé mon regard. Quelque chose a changé dans son visage, comme un interrupteur qu'on actionne.

Elle a lâché le verre.

Il s'est brisé sur le carrelage. Elle s'est penchée, a saisi un morceau à pleine main, et elle a hurlé.

« Clara, non ! Ne me pousse pas ! »

Je n'avais pas bougé.

Adrien a déboulé dans la cuisine. Il a vu le sang qui coulait sur le poignet d'Inès, et son visage s'est décomposé.

« Qu'est-ce que tu as fait ? »

« Elle m'a poussée… » Inès tremblait, l'air d'une enfant. « Je voulais juste lui dire au revoir. »

Il l'a prise dans ses bras. Il a pressé un torchon sur sa paume, il lui parlait doucement, comme à quelqu'un de cassé.

Il ne m'avait jamais parlé comme ça.

Puis il a levé les yeux vers moi, et la douceur a disparu d'un coup.

« Excuse-toi. »

« Non. »

« Excuse-toi, Clara. Elle saigne. »

« Elle saigne parce qu'elle l'a voulu. »

« Tu as vraiment cette cruauté en toi ? » Sa voix a tremblé de rage. « Je ne te connaissais pas. »

Je l'ai regardé longtemps. J'avais mal dans la poitrine, un poids chaud, comme si on m'avait posé une pierre sur les côtes.

« Je m'excuse d'une seule chose, Adrien. D'avoir cru que tu me connaissais. »

Il n'a rien répondu. Ses bras sont restés autour d'Inès.

J'ai pris mes deux sacs. Mon carton. Mon père en pull marron.

Dans le couloir, Inès m'a rattrapée, la main enveloppée dans le torchon.

« Attends. Regarde. »

Elle a sorti de son sac un petit objet doré.

« Adrien me l'a offert hier soir, pour les deux millions de livres vendus. Magnifique, non ? »

Un clip doré. Un capuchon bleu nuit.

« Il y a même une gravure. » Elle a incliné le stylo, pour que je lise. « Il n'a pas regardé. Il a dit que les mots, c'était mon métier. »

« À A., qui sait lire entre les lignes. »

Ma phrase. Ma gravure. Mes trois mois d'économies.

« Il l'avait déjà, je crois, a ajouté Inès doucement. Mais il a trouvé que ça m'irait mieux. »

J'ai ouvert la porte.

Je suis descendue par l'escalier, sans courir, sans me retourner.

Dehors, il pleuvait. Je me suis assise sur mon sac, au bord du trottoir, la pluie dans le col.

Mon téléphone s'est allumé. Camille.

« Clara. T'es où ? »

« Dans la rue. »

« Viens chez moi. Tout de suite. » Elle a hésité. « Clara… t'es en train de passer partout sur TikTok. Ne regarde pas. »

J'ai regardé.