Elle signait, j'écrivais

Chapitre 4

Jeudi, 11 h 40, au café Bonaparte, en face de l'église Saint-Germain.

Maxime Aubry était arrivé de Bordeaux par le premier train, et il avait déjà commandé deux cafés avant que je m'assoie.

Trente-six ans, peut-être. Des tempes qui grisonnaient. Des taches d'encre au bout des doigts, ce qui m'a fait baisser les yeux sans que je sache pourquoi.

« Je vous ai apporté ça. »

Il a posé sur la table un exemplaire usé de La Revue des Quais, le numéro de printemps d'il y a six ans. À la page 41, un titre : « Sel ». Mon nom, en gras : Clara Meyer.

J'avais oublié la police. J'avais oublié que j'avais eu un nom, un jour, au-dessus d'un texte.

« Lisez la première phrase. »

« Je la connais. »

« Lisez-la quand même. »

« Le silence avait un goût de sel, et personne à table n'a voulu le goûter. »

« Page 12 de Cendres d'été, a dit Maxime. Mot pour mot. Et la plus belle phrase de tout le livre. »

Je n'ai rien dit.

« Je ne vous demande pas de me prouver que vous êtes innocente, mademoiselle Meyer. Je vous demande de me prouver que vous continuez. »

J'ai sorti de mon sac une clé USB, une toute petite, avec un bout de cordon rouge. Celle de mon père.

« Il y a trois cents pages. Un roman à moi, que j'écrivais la nuit, dans le vieil ordinateur de mon père. Personne ne l'a jamais vu. Pas même Inès. »

« Pourquoi ? »

« Parce que c'était la seule chose qu'ils ne pouvaient pas me prendre. »

Il a branché la clé sur son portable. Il a lu pendant quarante minutes, sans me regarder, sans un commentaire, sans dire « ah » ou « hm » ou « pas mal ». Juste la lumière de l'écran sur son visage, et la respiration d'un homme qui lit.

Je l'ai regardé lire. C'était la première fois depuis quatre ans que quelqu'un lisait mes mots en sachant que c'étaient les miens.

À la fin, il a refermé l'ordinateur.

« Il s'appelle comment ? »

« Ce que le sel garde. »

« Il sortira en septembre. Quinze mille euros d'à-valoir, c'est tout ce que je peux. Mais personne ne vous volera la signature. »

« Quelle signature ? Mon nom est brûlé. »

« Alors choisissez-en un autre. »

J'ai pensé à ma mère, Louise, partie quand j'avais huit ans. J'ai pensé à Varenne, la petite rue de Colmar où mon père m'avait appris à lire, sur ses genoux, avec un doigt qui suivait les lignes.

« Louise Varenne. »

Maxime a souri. Pas un grand sourire. Juste une chose qui s'est détendue dans son visage.

« Louise Varenne, a-t-il répété. Ça sonne comme quelqu'un qu'on n'oublie pas. »

« Et si on découvre qui je suis ? »

« Alors on dira que vous avez le droit d'écrire sous le nom que vous voulez. »

Une vitre a tinté, quelque part dans mon dos. La porte du café venait de s'ouvrir.

J'ai su avant de me retourner. Une odeur de parfum, celle que j'avais choisie pour lui pour ses trente ans. Un pas que je connaissais par cœur.

« Eh bien. Tu as vite retrouvé un pigeon. »

Adrien se tenait debout à côté de notre table, la main de Inès dans la sienne. Elle portait un long manteau crème, des lunettes noires, et un petit pansement bien visible sur la paume.

Il fixait Maxime avec un mépris tranquille.

« Maxime Aubry, Éditions Aubry, Bordeaux. » Maxime s'est levé, très droit. « Et vous êtes celui qui condamne sans lire. »

« Je lis très bien, merci. »

« Pas assez, apparemment. »

Les têtes se sont tournées, dans le café. Une femme a sorti son téléphone.

Adrien a baissé la voix, mais pas assez.

« Elle a touché trois mille cent euros par mois pendant quatre ans. J'ai vu les relevés. Inès les lui versait par pitié, à cause de son père, et Clara l'a fait chanter avec ça. Vous publiez une maîtresse chanteuse, monsieur Aubry. »

« Par pitié ? » J'ai pris mon temps pour prononcer le mot. « Elle t'a dit que c'était par pitié ? »

« Clara, je voulais seulement t'aider… » La voix d'Inès a tremblé. Elle a retiré ses lunettes : les yeux rouges, parfaits. « Ton père souffrait. Je ne pouvais pas rester sans rien faire. »

« Tu as acheté mon silence à l'euro près, Inès. »

« Arrête, a dit Adrien. Tu vois bien qu'elle est à bout. »

« Moi ? C'est moi qui suis à… »

Inès a vacillé.

Elle a posé la main sur son front. Elle a gémi un petit « oh » étouffé, et elle s'est effondrée dans les bras d'Adrien, comme une poupée de chiffon.

« Inès ! »

Le café a retenu son souffle. Quelqu'un a crié « Un médecin ! ». Un homme a murmuré « C'est elle, la plagiaire, tu ne vois pas ? ».

Adrien a relevé la tête, le visage dur, la mâchoire serrée, et il m'a regardée comme on regarde quelqu'un qu'on a envie de ne plus jamais revoir.

« Ne t'approche plus d'elle, Clara. Plus jamais. »

Il a emporté Inès vers la sortie, dans ses bras, sous les téléphones levés. Elle avait pris soin de laisser sa tête reposer contre son épaule, de façon à ce qu'on voie bien son pansement.

La porte s'est refermée. Le silence est retombé, avec des chuchotements dessous.

Je me suis rassise. Mes jambes tremblaient.

Quatre ans. Quatre ans à lire ses brouillons à voix haute pour qu'il me dise « c'est beau ». Et il vient de m'appeler maîtresse chanteuse devant cinquante inconnus.

« Mademoiselle Meyer, a dit Maxime, lentement. Une seule question. »

« Allez-y. »

« Vous l'aimiez ? »

J'ai regardé mes mains.

« Je le détestais déjà, ce matin. Mais je l'aimais avant. »

« Alors, je comprends. » Il a rassemblé ses papiers avec un calme infini. « Je vous donne ma parole d'une chose : vous n'aurez jamais à vous excuser de quoi que ce soit dans ma maison. »

Mon téléphone a vibré sur la table.

Un numéro que je ne connaissais pas.

« Mademoiselle Meyer, je m'appelle Hugo Lemaire, je suis l'assistant d'Adrien Delaunay. Je ne devrais pas vous écrire. Mais je prépare l'audit des droits pour la vente à Hélios, et je viens de voir quelque chose dans les archives de Cendres d'été. Ne partez pas avant que je vous aie parlé. »

J'ai levé les yeux vers Maxime.

Il n'a rien demandé. Il a juste posé sa main à plat sur la table, près de la mienne, sans la toucher.

Comme quelqu'un qui promet d'attendre.