Elle signait, j'écrivais

Chapitre 5

Vendredi matin, un mail est arrivé à huit heures cinq.

Objet : « Mise en demeure ».

Maître Dorval, encore lui. Il y réclamait, au nom de Madame Inès Marchand, le remboursement de « l'intégralité des prêts à la consommation consentis à Mademoiselle Meyer entre mars 2021 et ce jour ».

Montant : 148 800 euros.

Trois mille cent euros, multipliés par quarante-huit mois. Elle avait déjà fait le calcul.

Camille m'a pris le téléphone des mains avant que je ne le jette contre le mur.

« Elle te réclame le prix de ton père, même mort. »

« Elle me réclame le prix de mon silence. Elle le facture, maintenant qu'il ne lui sert plus. »

« Tu ne paieras pas. »

« Avec quoi ? »

Camille n'a pas répondu. Ce n'est pas une question qu'on peut esquiver.

À onze heures, j'étais à Montreuil, devant la grille de l'EHPAD Les Glycines.

Je n'y étais pas retournée depuis l'enterrement. J'avais peur de sentir l'odeur de la soupe de midi, ce mélange de javel et de purée qui était devenu l'odeur de mon père.

Madame Boukhari, l'aide-soignante, m'a serrée dans ses bras sans rien dire. Elle sentait la lessive et le café.

« Il parlait beaucoup de vous, à la fin. Dans ses bons jours. »

Elle m'a tendu une boîte à chaussures.

« Ce sont ses affaires. Ses lunettes, son rosaire, sa montre. Et ça. »

Au fond de la boîte, il y avait un livre à la couverture bleue, usé comme un missel.

Cendres d'été.

Je l'ai ouvert, et mon cœur a cogné contre mes côtes.

Les marges étaient couvertes de crayon à papier. L'écriture de mon père, ronde, appliquée, un peu tremblante vers la fin. Un instituteur de la vieille école, qui n'écrivait jamais au stylo bille.

À la page 12 : « C'est le sel de Clara. »

À la page 44 : « Elle écrit comme sa mère cousait. Sans que ça se voie. »

À la page 212, à côté de la scène de la cuisine, un seul mot souligné deux fois : « Moi. »

Il avait reconnu notre cuisine de Colmar. Il m'avait reconnue, moi, dans chaque phrase.

Il m'avait lue, et il n'avait rien dit.

Sur la dernière page, un message, d'une écriture plus lente, presque penchée :

« Si tu lis ceci, ma Clara, c'est que je suis parti. Je savais. Je n'ai rien dit pour que tu n'aies pas honte. Mais je t'en supplie : ne les laisse pas signer à ta place. Papa. »

Je me suis assise sur le banc du couloir. J'ai serré le livre contre ma poitrine, et j'ai pleuré comme je n'avais pas pleuré à l'enterrement.

Madame Boukhari s'est assise à côté de moi. Elle n'a pas dit un mot. Elle m'a tenu la main jusqu'à ce que ça passe.

Il était huit heures du soir quand je suis rentrée chez Camille. Elle avait préparé des pâtes, et elle a eu la délicatesse de ne rien demander.

Mon téléphone n'a pas arrêté de vibrer.

Hugo Lemaire : « Mademoiselle Meyer, il faut que je vous voie avant demain. »

J'ai répondu : « Demain à midi, je serai à Bordeaux. Si ce que vous avez vu est vrai, montrez-le à Adrien. Mais ne le faites pas pour moi. Faites-le pour vous. »

Il n'a pas répondu.

J'ai passé la nuit assise sur le canapé-lit, à écrire sur un coin de nappe en papier : Louise Varenne. Louise Varenne. Louise Varenne.

Jusqu'à ce que ma main arrête d'hésiter.

Samedi, 6 h 41, gare Montparnasse. Le TGV de 8 h 14 pour Bordeaux.

Camille m'a accompagnée jusqu'au quai, avec un thermos de thé. Elle ne voulait pas pleurer, alors elle a parlé trop vite, de n'importe quoi.

« Tu m'envoies un message dès que tu signes. Tu m'envoies un message dès que tu arrives. Tu m'envoies un message. »

« Camille. »

« Quoi ? »

« Merci d'avoir cru en moi dès la première heure. »

Elle a craqué. Elle m'a serrée contre elle, très fort, jusqu'à ce que le sifflet retentisse.

Le train s'est arrêté à Tours, à cause d'un voyageur malade, pendant quarante-cinq minutes.

Quarante-cinq minutes.

Je regardais l'heure sur mon téléphone, le cœur dans la gorge. 10 h 40. 11 h 05. 11 h 20.

Samedi midi. Après, c'est fini.

À 11 h 18, le train est entré en gare de Bordeaux Saint-Jean. J'ai couru. J'ai pris le premier taxi, j'ai dit « quai des Chartrons » avec une voix de noyée, et j'ai regardé les façades de pierre blonde défiler sous un ciel limpide.

Les Éditions Aubry occupaient un ancien entrepôt à vin, avec de grandes fenêtres cintrées et un escalier de fer.

Maxime m'attendait en haut, en chemise, les manches retroussées.

« 11 h 53, a-t-il dit. Vous avez failli me faire mourir. »

« Je suis désolée. »

« Ne soyez jamais désolée dans cette maison. »

Il m'a conduite dans un bureau baigné de lumière, avec des piles de manuscrits et un chat roux endormi sur un radiateur.

Sur la table, deux exemplaires du contrat.

« Clara Meyer, dite Louise Varenne », ai-je lu à voix haute.

« Votre identité reste confidentielle chez nous. Personne ne l'apprendra par ma bouche. »

Il m'a tendu un stylo.

Un stylo bille bleu, quelconque, avec le nom d'un imprimeur.

Je l'ai pris. J'ai pensé à un clip doré, à un capuchon bleu nuit, à une gravure que personne n'avait lue.

J'ai pensé : *Peu importe l'encre. Ce qui compte, c'est que quelqu'un la voie.*

11 h 56.

J'ai signé : Louise Varenne.

Ma main n'a pas tremblé. Cela faisait deux fois en quatre jours.

11 h 57. J'ai relevé la tête, et Maxime souriait, les yeux humides.

Mon téléphone a vibré sur la table.

Adrien.

J'ai failli ne pas regarder. Mais le message s'est affiché de lui-même, en trois lignes sèches, tapées trop vite.

« Hugo m'a montré les propriétés du fichier de Cendres d'été. Dernier enregistrement : C. Meyer. 14 mars 2021, 3 h 12. Explique-moi. »

Quelques secondes plus tard, un deuxième message est arrivé.

« Je prends le prochain train. »