Elle signait, j'écrivais

Chapitre 1

On m'a accusée d'avoir volé un roman que j'avais écrit moi-même, neuf jours après l'enterrement de mon père, et c'est l'homme que j'aimais qui a signé ma lettre de licenciement.

C'était un mardi, à 9 h 02, au quatrième étage des Éditions Delaunay, rue Jacob.

Adrien m'attendait debout derrière son bureau, les bras croisés.

Inès Marchand était assise sur le canapé, un mouchoir roulé en boule dans la main.

Elle pleurait déjà. Elle pleure toujours à l'heure.

Près de la porte, Gilles, le vigile de l'accueil, regardait ses chaussures.

« Ferme la porte, Clara. »

C'était la voix qu'il prenait pour les auteurs en retard.

Je l'ai fermée.

Sur le bureau, il y avait une feuille agrafée. En haut, en rouge : « Taux de similarité : 94 % ».

« Ce que la mer nous doit. Trois cent douze pages. Sortie dans trois semaines. » Il a tapoté la feuille du bout du doigt. « Hier soir, quelqu'un en a publié quarante pages sur une plateforme d'écriture. Avec ton adresse mail. »

« Ce n'est pas moi. »

« Le compte a été créé depuis ton ordinateur. Chez moi. »

Chez moi. Pas chez nous.

Quatre ans qu'on vivait ensemble, et il venait de corriger le mot sans même s'en rendre compte.

« Quelqu'un s'est servi de mon ordinateur. »

« Qui ? Un fantôme ? »

Un fantôme. Si tu savais.

Il a contourné le bureau. Il était calme, et c'était pire que s'il avait crié.

« Ce livre, c'est soixante pour cent du chiffre d'affaires de la maison. Quarante salariés. Et toi, tu voulais le saborder pour quelques likes. »

« Je n'ai rien voulu saborder. »

« Épargne-moi la comédie. J'ai déjà quelqu'un qui pleure dans mon bureau. »

Sur le canapé, Inès a poussé un petit hoquet.

« Adrien, arrête… Moi, je lui en veux pas. Elle vient de perdre son père. Elle était pas dans son état normal. »

Elle a dit « son père » en baissant la voix, comme on pose une pierre sur une tombe.

Neuf jours plus tôt, Adrien n'était pas venu à l'enterrement. Un déjeuner avec Hélios Médias, impossible à décaler. Il m'avait fait envoyer des lys.

Mon père détestait les lys.

« Clara, je te pardonne, a continué Inès en se tamponnant les yeux. Dis juste que tu regrettes, et on oublie tout. »

« Tais-toi, Inès. »

« Ne lui parle pas sur ce ton », a dit Adrien.

Je l'ai regardée. Elle m'a regardée à travers ses larmes, et elle a souri. Une seconde. Rien que pour moi.

Alors j'ai fait la seule chose qu'il me restait à faire.

« C'est moi qui ai écrit ce roman. »

Silence.

« Les quatre précédents aussi. Chaque mot. Inès n'a jamais écrit une seule page. »

Le mouchoir s'est immobilisé dans la main d'Inès.

Adrien a eu un petit rire sec, sans joie.

« Toi ? Tu corriges des virgules, Clara. N'ajoute pas le ridicule au vol. »

Je me suis souvenue d'un soir, il y a deux ans, dans notre cuisine. Il servait du vin, et il avait dit : « Les prête-plume, c'est la honte de ce métier. Des gens sans colonne vertébrale. » J'avais ri. J'avais fini mon verre.

Voilà pourquoi je n'avais jamais rien dit. Pas seulement à cause du contrat de confidentialité et de ses 200 000 euros de pénalité.

J'avais honte devant lui.

Pendant quatre ans, j'ai écrit à l'encre sympathique. Des pages et des pages que personne ne pouvait voir. Et le seul homme à qui j'aurais voulu les montrer vient de me dire que je suis ridicule.

« Ta lettre est prête, a-t-il repris. Faute grave. Signe. »

Il a posé la feuille devant moi. J'ai pris le stylo. Clara Meyer, en bas de la page. Ma main ne tremblait pas, et j'étais fière de ça.

« Ton badge. »

Je l'ai posé sur le bureau.

Adrien a pris les ciseaux de sa secrétaire. Il a coupé mon badge en deux, devant moi, devant Inès, devant Gilles.

Le plastique a craqué comme un os.

« Je ne te reconnais plus, Clara. »

« Tu ne m'as jamais reconnue, Adrien. Le problème, c'est ça. »

Il a eu un très léger mouvement de la mâchoire. Rien de plus.

« Gilles, la boîte. »

Gilles m'a tendu un carton. Dedans, ma tasse, « Je corrige donc je suis », qu'Adrien m'avait offerte pour notre premier Noël. Et par-dessus, la feuille agrafée à 94 %.

« Tu as jusqu'à samedi pour libérer l'appartement. Quatre jours, c'est généreux. »

« Je serai partie ce soir. »

« Comme tu veux. » Il s'était déjà rassis devant son écran. « Ne compte pas sur moi pour te retenir. »

Je n'ai pas compté.

Je ne comptais plus sur rien.

Dans l'ascenseur, Gilles a murmuré : « Courage, mademoiselle. » Il avait les yeux rouges. Pour un vigile, c'est rare.

Dans le hall, mon téléphone a vibré. Un numéro inconnu, un message très long :

« Mademoiselle Meyer, je vous ai écrit trois fois ces derniers mois, sans réponse. Je ne sais pas ce que vous vivez ce matin. Mais je sais ce que vous avez écrit. J'ai reconnu votre phrase dans Cendres d'été dès la page 12. Ma proposition tient jusqu'à samedi midi. Après, c'est fini. Maxime Aubry, Éditions Aubry, Bordeaux. »

J'ai relu le message trois fois, debout sur le trottoir de la rue Jacob, mon carton dans les bras.

Quelqu'un, quelque part, savait que c'était moi.

Et il me restait quatre jours pour décider si j'avais encore le droit d'exister.