Ce que la vigne n'oublie pas

Chapitre 3

Mon nouveau chez-moi faisait dix-huit mètres carrés.

Un studio au-dessus d'une boulangerie, rue Gambetta, à Libourne. Cinq cent quarante euros par mois, charges comprises, et une odeur de pain chaud qui montait par le plancher dès quatre heures du matin.

Mes parents dormaient chez ma tante, à Bergerac, sur un canapé-lit trop court.

Moi, j'avais un matelas, une bouilloire, trois cartons et un chèque de 3 812 euros que j'avais collé sur le mini-frigo avec un aimant en forme de baguette.

Je ne savais toujours pas pourquoi je le gardais. Pour ne pas oublier, peut-être.

Pendant trois jours, j'ai fixé le plafond.

Le lundi, mon téléphone a sonné. Un SMS.

« Mon offre tient toujours. Combelongue, route de Saint-Pey. Venez goûter. Raphaël Aubry. »

Goûter quoi ? Les restes de ma vie ?

J'ai failli ne pas répondre. Puis je me suis dit qu'il valait mieux refuser en face. Au moins, ça me ferait sortir.

Combelongue, c'était une vieille ferme en pierre grise aux volets écaillés, avec deux chiens qui dormaient dans la cour et un tracteur rouge garé de travers.

À deux cents mètres, derrière une rangée de cyprès, brillaient les toits d'ardoise du château Delcourt.

Si près que j'ai senti mon estomac se serrer.

Raphaël m'attendait devant le chai, en bleu de travail.

« Vous êtes venue. »

« Pour dire non. »

« D'accord. Mais dites-le-moi après. »

Il m'a conduite dans une cave fraîche, qui sentait le bois mouillé et le raisin fermenté. Sur un tonneau, il avait aligné six petits verres.

« Vous goûtez, vous me dites ce que vous en pensez. Si ça vous ennuie, vous repartez. »

J'ai croisé les bras.

« Je suis pas votre œnologue. »

« Justement. Mon œnologue conseil me facture trois cents euros la visite pour me dire que tout va bien. »

Il y avait de l'ironie dans sa voix, mais pas de moquerie.

J'ai pris le premier verre. Je l'ai levé, regardé, senti. Mon corps a fait ce qu'il savait faire depuis quinze ans, sans que je lui demande rien.

« Le un manque de fruit. Vous avez trop pressé. »

Deuxième verre.

« Le deux, c'est correct. Un peu court. »

Troisième verre. Je me suis arrêtée.

« Le trois est réduit. Il sent l'œuf dur. Vous le laissez trop longtemps sans air. »

Quatrième. Cinquième.

« Le cinq a de l'acidité volatile. Il faut le soutirer demain matin, avant qu'il tourne. »

Sixième.

Je suis restée plusieurs secondes sans parler.

« Lui, il est bon. Il est même très bon. Qui l'a fait ? »

« Mon père. En 2009. Je l'ai gardé dans un coin. »

Raphaël m'a regardée un long moment. Il avait des yeux gris-vert, fatigués, très attentifs.

« Personne ne m'avait jamais dit ça en quinze ans. En quatre phrases, vous venez de me faire taire toute ma cave. »

« C'est pas compliqué. Il suffit d'écouter. »

« Alors je vous propose de m'écouter à mon tour. »

Il a posé le verre.

« Deux mille quatre cents euros net par mois. Une chambre au-dessus du chai. Les vendanges commencent dans onze semaines. Et en mars, il y a le Trophée des Primeurs du Libournais. »

« Le Trophée que les Delcourt gagnent depuis huit ans. »

« Neuf, si on les laisse faire. »

« Vous savez ce que tout le monde raconte sur moi ? »

« Que vous avez vendu l'assemblage Delcourt à Brun. Oui. Je l'ai entendu. »

« Et vous me proposez quand même un poste ? »

« J'ai goûté la Cuvée Éléonore 2021 la semaine dernière, chez un caviste. Un voleur ne l'invente pas. Il la copie. Et ça ne se copie pas. »

Je me suis tue.

Dans ma poitrine, quelque chose a bougé. Pas de la joie. Un petit bout de dignité qui se redressait.

« Pourquoi vous me voulez ? Franchement. »

« Parce que j'ai besoin de quelqu'un qui sait goûter. Et parce que Gérard Delcourt a pris huit hectares à mon père, il y a quinze ans, au prix d'un tracteur d'occasion. Mon père en est mort deux ans après. »

Il a dit ça sans pathos, comme on énonce une date.

« Je vous demande pas de vous venger, mademoiselle Rivière. Je vous demande de faire du bon vin. »

« Si je signe, c'est pas pour vous. »

« Je sais. C'est pour vous. »

« Et pour mon père. »

« Aussi. »

J'ai regardé les toits d'ardoise par la petite fenêtre du chai. Ils étaient là, à portée de main, tranquilles.

Hélène Delcourt avait dit : « Ne cherchez pas de travail dans la région. »

Elle venait de m'en offrir un. Sans le savoir. À deux cents mètres de chez elle.

« Vous avez un stylo ? »

Raphaël a souri. C'était la première fois que je le voyais sourire.

J'ai signé sur le capot de son pick-up, au milieu de la cour, avec les deux chiens qui me reniflaient les chaussures.

Un contrat de six mois. Une signature en bas de page. Une porte qui se refermait derrière moi, définitivement, et une autre qui s'ouvrait sur la même route.

« Une dernière chose, a dit Raphaël. Je voulais vous la donner depuis le tribunal. »

Il est entré dans la maison et il est ressorti avec une bouteille couverte de poussière, sans capsule, bouchée à la cire rouge.

« Votre grand-mère l'a confiée à mon père en 2016, un an avant sa mort. Elle lui a demandé de la garder jusqu'à ce que sa petite-fille se retrouve à la porte. Mon père me l'a transmise sur son lit d'hôpital. »

J'ai pris la bouteille entre mes mains. Elle était lourde, froide, vivante.

Sur l'étiquette jaunie, l'écriture ronde de Marguerite, celle des cartes de Noël et des listes de courses.

« Treize rangs, millésime 1998. Pour Clara, le jour où elle n'aura plus rien à perdre. »