Ce que la vigne n'oublie pas

Chapitre 2

Le jeudi soir, on a commencé les cartons.

Ma mère emballait la vaisselle de sa mère dans du papier journal, assiette après assiette, sans dire un mot.

Mon père n'a pas touché à un seul carton. Il est descendu au chai à dix-neuf heures et il y est resté jusqu'à minuit.

Je l'ai retrouvé assis sur un fût vide, sa lampe frontale éteinte posée sur les genoux.

« Papa. »

« Je pensais à ton grand-père. Il a acheté la première parcelle en 1921. Cent quatre ans, Clara. Et c'est moi qui perds tout en un jeudi après-midi. »

« C'est pas toi. C'est eux. »

« Ils ont acheté dans les règles. »

« Dans les règles, papa, ils ont acheté des vignes. Pas ce qu'il y a dedans. »

Il a levé les yeux vers moi. Il a presque souri, mais pas tout à fait.

Le vendredi matin, j'ai passé quatre heures au téléphone.

Laboratoire Œnolab, à Bordeaux. Une voix de femme, polie, gênée.

« Mademoiselle Rivière, je suis vraiment désolée. On a reçu un dossier. »

« Quel dossier ? »

« Des virements de la maison Brun. Soixante mille euros, en trois fois, sur un compte à votre nom. Le courrier est parti du domaine Delcourt. »

« C'est faux. »

« Je veux bien vous croire. Mais je peux pas prendre le risque. »

J'ai appelé trois laboratoires, deux domaines, un syndicat de vignerons.

Même phrase, même ton gêné, même dossier.

Soixante mille euros que je n'avais jamais vus de ma vie.

Quelqu'un avait fait le tour de toute la région avant moi.

À quinze heures, une voiture noire s'est garée devant la maison.

Hélène Delcourt est descendue, tailleur beige, perles aux oreilles, lunettes de soleil relevées dans les cheveux. Elle a refusé le café que ma mère lui proposait par réflexe.

« Je viens récupérer ce qui appartient à la famille. »

Je me suis approchée d'elle. Autour de mon cou, au bout d'une chaîne, il y avait la bague de fiançailles. Un saphir entouré de petits diamants, celui de sa mère, Éléonore.

Je l'ai détachée et je la lui ai mise dans la main.

Elle l'a levée à la lumière de la fenêtre pour vérifier qu'elle était intacte.

« Tant mieux. Elle n'est pas abîmée. »

« Je voudrais aussi récupérer mon carnet noir. Je l'ai laissé dans le bureau du chai. »

« Tout ce qui se trouve dans le chai appartient au domaine. Vous le savez très bien. »

« Il contient quatre ans de travail. Mon travail. »

« Votre travail, ma chère, était rémunéré. »

Son regard est tombé sur le frigo, où le chèque était coincé sous un aimant en forme de grappe.

« Vous ne l'avez pas encaissé. »

« Non. »

« Encaissez-le. Ça vous fera un début. »

Je suis restée droite. Je sentais ma mère, derrière moi, retenir son souffle.

« Madame Delcourt. Qui a envoyé ce dossier à tous les laboratoires de la région ? »

« Nous avons dû protéger la maison. Vous avez vendu l'assemblage de la Cuvée Éléonore à Maison Brun, pour soixante mille euros. Adrien a vu les virements de ses yeux. »

« Montrez-les-moi. »

« On ne montre rien à une voleuse. »

Le silence est tombé dans la cuisine, lourd comme un couvercle.

« Votre fils n'a même pas eu le courage de me le dire en face. »

« Mon fils a eu le courage de ne pas épouser une menteuse. Vous devriez lui en être reconnaissante. »

Elle a remis ses lunettes, très lentement.

« Ne cherchez pas de travail à Bordeaux, ni à Libourne, ni à Saint-Émilion. Je me suis assurée que tout le monde connaisse la vérité. »

« Votre vérité. »

« La seule qui compte, mademoiselle. »

La voiture noire est repartie dans un nuage de poussière blanche.

Ma mère s'est assise sur une chaise, les mains sur le visage. Elle ne pleurait pas. Elle tremblait seulement.

Je suis sortie dans la cour. J'ai marché jusqu'au bout du rang de vigne le plus proche, là où personne ne pouvait me voir.

Je me suis souvenue de ce que disait mon grand-père.

On taille la vigne en plein hiver, quand elle a l'air morte. Ça fait mal à regarder. On croit qu'on la détruit.

Mais c'est la seule façon qu'elle donne du fruit à l'automne.

Alors taillez-moi, madame Delcourt. Taillez-moi jusqu'à l'os. On verra ce qui repousse.

Je me suis essuyé les joues avec le dos de la main. J'ai respiré. Et je suis rentrée finir les cartons.

Le dimanche, on est partis à six heures du matin, avant que le soleil soit levé.

Le camion de déménagement de mon oncle était chargé jusqu'au toit. Ma mère a fermé la porte de la maison et elle a gardé la clé dans sa main un long moment avant de la glisser dans la boîte aux lettres.

Mon père, lui, regardait la colline.

Tout en haut, au-dessus des rangs, on apercevait la petite cabane de pierre et les treize rangs de vieux cabernet franc que ma grand-mère Marguerite avait plantés elle-même, un à un, le jour de ses vingt ans.

« Tant que Marguerite veille là-haut, il y a des choses qu'on touchera pas », a dit mon père, presque pour lui-même.

« Papa, elle est morte depuis huit ans. »

« Je sais. Elle disait de pas s'inquiéter pour les Treize Rangs. »

« Elle disait beaucoup de choses. »

Il n'a rien répondu. On est montés dans le camion.

Dans le rétroviseur, j'ai vu deux hommes en gilet orange qui plantaient déjà des piquets au bord de la route. Des géomètres. Ils mesuraient chez nous comme chez eux.

Mon téléphone a vibré sur mes genoux.

Une alerte du *Sud Ouest*. Un article en ligne, publié à 6 h 02.

« ADRIEN DELCOURT, VIGNERON DE L'ANNÉE. »

J'ai ouvert, le pouce glacé.

Une grande photo d'Adrien dans notre chai, le menton haut, un verre à la main.

« La Cuvée Éléonore est née d'une nuit blanche dans mon chai, en mars 2021. J'ai senti que le moment était venu de tout assembler. »

Cette nuit-là, c'était moi. Seule, avec mon carnet noir, jusqu'à quatre heures du matin, pendant qu'il dormait à la maison.

Il racontait ma nuit comme si elle était à lui.

J'ai fait défiler la page, la gorge serrée. Plus bas, il y avait une deuxième photo.

Une jeune femme blonde, souriante, qui serrait contre sa poitrine un petit carnet à couverture noire.

Le mien.

Elle l'avait déjà ouvert. Elle était déjà en train de le lire.