Ce que la vigne n'oublie pas

Chapitre 1

Mon père a perdu le Clos des Pierres-Blanches en onze minutes, et c'est l'homme qui devait devenir mon beau-père qui a levé la main pour le lui prendre.

« Adjugé à deux millions trois cent quarante mille euros. »

Le marteau est tombé à 14 h 12, dans une salle du tribunal de Libourne qui sentait la poussière et le café froid.

Mon père n'a pas bougé.

Il est resté assis, les mains de vigneron posées à plat sur les genoux, comme s'il attendait qu'on lui dise que c'était une erreur.

Ma mère me serrait le bras si fort que j'en ai eu des marques jusqu'au soir.

De l'autre côté de l'allée, Gérard Delcourt rangeait son stylo dans sa veste, tranquille, comme un homme qui vient d'acheter du pain.

Et à côté de lui, il y avait Adrien.

Trente-trois jours plus tôt, il m'avait laissée seule devant l'autel, avec quatre cents invités, un bouquet de pivoines et un SMS de six mots : « Je sais ce que tu as fait. »

J'avais attendu deux heures quarante sur le parvis de l'église, en robe, pendant que ma mère retenait mon père d'aller chercher Adrien avec son sécateur.

Depuis, rien. Pas un appel. Pas une explication.

Je me suis levée. Mes jambes tremblaient, mais pas ma voix.

« Adrien. »

Il s'est retourné lentement. Il m'a regardée comme on regarde une facture.

« Clara. »

« Ton père vient d'acheter la maison où je suis née. Tu comptais me prévenir ? »

« Je te dois rien. »

« Je te demande juste pourquoi. »

« Pourquoi ? » Il a eu un petit rire sec. « Arrête ton cinéma. »

« Je sais pas de quoi tu parles. »

« Bien sûr. » Il a haussé les épaules. « Ton père a les dettes qu'il mérite, Clara. Il aurait dû mieux surveiller sa fille. »

J'ai senti quelque chose se fendre dans ma poitrine, net, comme du verre.

Voilà. C'était ça, l'homme que j'allais épouser.

Il a sorti une enveloppe de sa poche intérieure et me l'a tendue.

« Tiens. »

C'était un chèque. Trois mille huit cent douze euros, à l'ordre de Clara Rivière.

Au dos, de cette écriture penchée que je connaissais par cœur, il avait écrit : « Pour la robe. Sans rancune. »

Je suis restée immobile, ce bout de papier entre les doigts.

« C'est quoi, ça ? »

« Le prix de ta robe. Je paie mes dettes, moi. »

Il me remboursait la robe. Comme si c'était la robe qui était restée seule devant l'autel.

Mon père s'était levé derrière moi. Il avait l'air d'avoir vieilli de dix ans en onze minutes.

« Clara, viens. C'est fini. »

Gérard Delcourt s'est approché et a tendu la main à ma mère. Elle ne l'a pas serrée.

« Odile, je suis navré. Par humanité, nous vous laissons jusqu'à dimanche pour libérer la maison. Vous voyez, on n'est pas des monstres. »

Dimanche. Quatre jours pour vider la maison où quatre générations de Rivière avaient vécu.

J'ai plongé la main dans mon sac. J'en ai sorti une enveloppe blanche, celle que j'avais écrite la veille au soir sans savoir si j'oserais.

« Monsieur Delcourt, voici ma lettre de démission. Je préfère vous la remettre en main propre. »

Il a levé un sourcil. « Vous êtes en congé depuis un mois, mademoiselle. Ça ne changera pas grand-chose. »

« Pour moi, ça change tout. »

Je me suis tournée vers Adrien.

« Dimanche, on sera partis. Et tu n'auras plus jamais besoin de me payer quoi que ce soit. »

« Parfait. »

Il n'a même pas cillé.

Je suis sortie dans le couloir. L'air me manquait. J'ai posé le front contre le mur froid, le chèque plié dans mon poing.

« Clara ! »

Juliette Marchand. Vingt-cinq ans d'amitié, des cheveux blonds, ce parfum de vanille que je reconnaîtrais n'importe où.

Elle m'a ouvert les bras.

« Je suis tellement désolée, je sais pas quoi dire, j'arrête pas de pleurer depuis le mois de mai. »

Elle m'a serrée contre elle. Puis, tout bas, à mon oreille, d'une voix que je ne lui connaissais pas :

« Il t'a pas quittée, Clara. Il s'est réveillé. »

J'ai reculé d'un pas. Un seul.

À cet instant, la porte s'est ouverte derrière nous.

Les yeux de Juliette se sont remplis de larmes en une seconde. Elle s'est mise à trembler, la main sur la bouche.

« Je voulais juste lui dire que j'étais désolée, Adrien, et elle… elle m'a dit des choses horribles… »

« Je lui ai rien dit. Je l'ai même pas touchée. »

« Excuse-toi », a dit Adrien.

« Pardon ? »

« Excuse-toi auprès de Juliette. Tout de suite. »

« Non. »

« Clara. »

« Non. »

Il a passé un bras autour des épaules de Juliette, qui sanglotait contre sa chemise. Par-dessus sa tête, il m'a regardée.

« Tu vois, Juliette. C'est ça, la vraie Clara. »

Elle pleurait sur son épaule. Et c'était moi qu'il regardait comme une coupable.

Dehors, sur les marches, le soleil m'a aveuglée.

J'ai serré le chèque dans mon poing sans le déchirer. Je ne savais pas encore pourquoi.

Je savais seulement une chose : quelqu'un, quelque part, avait raconté un mensonge à Adrien. Et il l'avait avalé sans me poser une seule question.

« Mademoiselle Rivière ? »

Un homme descendait les marches derrière moi. La trentaine, une veste de travail, de la terre sur ses bottes, les doigts tachés de violet.

« Raphaël Aubry. Domaine de Combelongue. Je suis le voisin des Delcourt. »

« J'ai pas envie de parler. »

« Je sais. Une seule phrase. » Il m'a tendu une carte de visite. « La Cuvée Éléonore, c'est vous qui l'avez faite, n'est-ce pas ? »

Je me suis figée.

Personne ne le savait. Pas un seul client, pas un seul journaliste, pas même Adrien.