Sa faute portait mon nom

Chapitre 4

« Est-ce que Lucie a souffert ? »

Il l'avait dit sans préambule, la voix cassée.

« Non. Elle ne s'est pas réveillée. Je lui ai tenu la main jusqu'au bout. »

Sa mâchoire a tremblé. Il a regardé ses chaussures, pleines d'eau.

« À l'église, j'ai été dur avec vous. Je m'excuse. »

« Vous n'avez pas à vous excuser. »

« Si. » Il a relevé les yeux. « Pendant toute l'audience, votre mari ne vous a pas regardée une seule fois. »

Je n'ai rien répondu.

« Quand Lucie était malade, moi, je ne la lâchais pas des yeux. Même quand elle dormait. Ça se voit, quand on aime quelqu'un. Et ça se voit aussi quand on ment. »

« Monsieur Garnier... »

« Je ne sais pas qui ment dans cette histoire, docteure. Mais quelqu'un ment. Et je vais le savoir. »

Il m'a tendu une carte de visite abîmée par la pluie. Marc Garnier, menuisier, Villeurbanne.

« Si un jour vous avez quelque chose à me dire. »

Il est parti vers l'arrêt de tram, les épaules courbées.

Pour la première fois depuis six jours, quelqu'un avait cru en moi, ne serait-ce qu'une demi-seconde.

C'était peu. C'était énorme.

À 20 h, je suis rentrée dans un appartement vide.

Adrien dînait avec l'équipe, « pour décompresser ». SMS : « Ne m'attends pas. »

J'ai sorti la valise du placard.

Trois pulls. Mes bottes. Mes papiers. J'ai posé à côté d'elle le carton de l'hôpital, toujours scellé au scotch marron.

Sur la table de la cuisine, j'ai laissé la copie de la requête en divorce.

Dessus, mon alliance.

Elle a fait un tout petit bruit contre le bois.

Cinq ans, et ça tenait dans un bruit pareil.

À 23 h 10, la porte d'entrée s'est ouverte.

Odeur de champagne. Il n'était pas ivre. Il était détendu. C'est ça qui m'a glacée.

Il a vu la valise.

« C'est quoi, ça ? »

« Ma valise. »

« Arrête ton cinéma, Camille. »

« J'ai déposé une requête en divorce ce matin, à 9 h. Elle est sur la table. »

Il a pris la feuille, a lu deux lignes, et il a ri.

Vraiment ri.

« Tu es sérieuse ? Avec quel argent ? J'ai bloqué le compte joint hier soir. »

« Je sais. Ma carte a été refusée à la pharmacie, ce matin. »

« Alors tu sais que tu n'as pas un euro à toi. »

« J'ai un livret A. Mille trois cent quarante euros. Celui que mon grand-père a ouvert à ma naissance. »

« Mille trois cent quarante euros. » Il a secoué la tête. « Tu vas où avec ça ? Chez ton grand-père ? Il est mort, Camille. Ta maison, c'est un trou qui sent le varech, au milieu de nulle part. »

« C'est chez moi. »

« Dans six mois, tu reviendras ramper. »

« Dans six mois, Adrien, tu ne reconnaîtras plus rien. »

Il a haussé les épaules et posé ses clés sur le meuble.

« Fais comme tu veux. Mais ne t'étonne pas si personne ne t'ouvre la porte. »

J'ai attrapé la valise. Le carton. Mon manteau.

Sur le seuil, je me suis retournée.

« Tu avais raison sur un point. Je n'ai plus rien à perdre. »

Il n'a pas répondu.

Il s'est trompé de cinq mois.

Inès m'a écrit pendant que je descendais l'escalier. « Prends soin de toi 💕 Je veillerai sur lui. »

J'ai supprimé le message avant d'arriver en bas.

J'ai dormi chez Léa, sur le canapé, avec le carton à mes pieds comme un chien étrange.

Le lendemain, à la gare de la Part-Dieu, j'ai glissé ma carte dans la borne.

« Paiement refusé. »

J'ai réessayé. Même message.

Léa a sorti sa carte sans un mot.

« Je te rembourserai. »

« Tu me rembourseras en sauvant des gens. »

« Je ne sauverai plus personne, Léa. »

« Alors tu me rembourseras en vivant. »

Je me suis accrochée à elle une seconde, sur le quai, comme on s'accroche à un bastingage.

Lyon, Rennes, Brest. Puis le car jusqu'au Conquet, à travers des champs de choux-fleurs sous la pluie.

À 15 h 30, le bateau a quitté le port.

Entre le continent et Ouessant, il y a un bras de mer qu'on appelle le Fromveur. Mon grand-père disait : « Ici, la mer ne ment jamais. »

Le bateau tanguait. Je me suis accrochée à la rambarde, sur le pont, dans le vent glacé, avec ma valise et mon carton.

Pour la première fois depuis six jours, personne ne me regardait.

Je n'ai pas pleuré.

J'ai respiré.

« Vous devriez rentrer, il y a du grain. »

Un homme d'une trentaine d'années, grand, en ciré jaune, la barbe salée d'embruns.

« Ça va. »

« Vous êtes verte. »

« J'ai le pied marin. »

Il a souri.

« Je vois ça. »

Il m'a tendu la main pour m'aider à franchir la porte du pont.

« Vous êtes la petite-fille du docteur Le Bris. »

Je n'avais dit mon nom à personne.