Chapitre 2
Je n'ai pas répondu au SMS.
J'ai bloqué le numéro. Comme si un clic pouvait arrêter quelqu'un comme ça.
Mercredi matin, avant de descendre, je me suis agenouillée devant ma valise, sous le lit de la chambre d'amis où je dors depuis deux ans. Au fond, la vieille boîte à biscuits de ma mère. Entre deux pelotes de laine, la clé USB.
Elle était là. J'ai respiré.
À midi, le déjeuner de préparation du gala avait lieu sur la terrasse. Vue sur la rade, sur le Château d'If, sur les grues du port qui découpaient le ciel.
Odette devait venir, mais son médecin l'a retenue. Je me suis donc retrouvée à table avec trois personnes qui me voyaient comme un meuble.
Adrien, en bout de table.
Léa, à sa droite, en robe blanche. À ma place.
Et Maxime Ferrand, trente-six ans, directeur financier, associé à vingt pour cent. Le meilleur ami d'Adrien depuis le lycée. Dents parfaites, montre en or, sourire de témoin de mariage.
« Alors, Camille, il paraît que tu passes tes journées aux archives ? »
« Trois jours par semaine. »
« Faut pas trop lire, hein. Ça fatigue les yeux. »
Il m'a regardée en disant ça. Longtemps. Je n'ai pas baissé les miens.
Adrien a ri.
« T'inquiète, Max. Elle classe. Elle ne lit pas. »
Léa a ri aussi, une main sur la poitrine, comme si c'était la meilleure blague de l'année.
Il rit. Et l'homme assis en face de lui est en train de lui voler sa compagnie.
« Camille, tu m'aides à chercher le dessert ? » a dit Léa.
Dans la cuisine, son sourire est tombé comme un rideau.
Elle s'est appuyée au plan de travail, bras croisés. Un gardénia à réveiller les morts.
« Tu sais ce que tu es pour lui, Camille ? Un loyer. Deux ans de loyer. »
« Je sais. C'est écrit dans le contrat. »
« Samedi, je suis à sa droite. Dimanche matin, tu n'existes plus. Et c'est moi qui aurai les clés de cette maison. »
« Je ne te dispute rien, Léa. »
« C'est ça, avec les gens comme toi. Ils partent sans faire de bruit. »
« Alors laisse-moi partir en silence. »
« Arrête ton cinéma. »
Elle a pris le verre de vin rouge que Maxime avait laissé sur le comptoir.
J'ai entendu des pas dans le couloir. Elle aussi.
Elle a regardé la porte. Puis moi. Puis le verre.
« Pardon, Camille », a-t-elle chuchoté.
Elle a renversé le vin sur sa propre robe, d'un geste lent, presque tendre. Elle s'est laissée tomber à genoux sur le carrelage. Le verre s'est brisé.
Et elle s'est mise à pleurer. De vraies larmes. À la demande.
« Arrête, je t'en supplie, j'ai rien fait ! »
Adrien est entré, Maxime derrière lui.
Il a vu la robe tachée. Les éclats de verre. Léa à genoux, secouée de sanglots.
« Qu'est-ce qui s'est passé ? »
« Rien, c'est rien… Elle m'a juste bousculée… Elle est à cran, c'est normal… »
« Elle s'est renversé le verre toute seule, Adrien. »
Il m'a regardée comme on regarde un chien qui a mordu.
« Excuse-toi. »
« Je n'ai rien fait. »
« Excuse-toi, Camille. »
« Tu ne m'as même pas demandé ma version. »
« Je n'en ai pas besoin. Je connais Léa. Elle ne pleure jamais. »
Elle pleure exactement quand tu entres. Tu ne t'es jamais demandé pourquoi ?
Lui parler, c'était faire signe à un cargo dans la nuit. Il passait sans ralentir.
« Je suis désolée, Léa. »
Les mots avaient un goût de verre pilé.
« Ce n'est rien, ma chérie », a dit Léa en se relevant, appuyée au bras de Maxime.
Maxime m'a adressé un sourire minuscule. Le genre qu'on réserve aux gens qu'on a déjà enterrés.
« Laisse, Adrien, a-t-il soupiré. Un deuil, ça rend irritable. Les gens n'y peuvent rien. »
Plus tard, dans le couloir, Adrien m'a rattrapée par le coude. Il m'a lâchée aussitôt, comme si j'étais brûlante.
« Je comprends que tu sois en deuil. Mais Léa n'y est pour rien. Elle s'occupe de tout pour samedi. »
« Je sais. La quatorze. »
« Tu pourrais dire merci. »
« Merci, Adrien. »
« Voilà. C'est pas si dur. »
Il est reparti au bureau. Le claquement de la porte d'entrée a fait trembler un vase.
J'ai passé l'après-midi aux archives. J'ai classé quarante-trois factures. J'ai souri à tout le monde. À dix-huit heures, j'étais incapable de dire ce que j'avais mangé.
Le soir, je suis montée dans ma chambre.
Dans l'air flottait un parfum que je connaissais. Trop sucré. Gardénia.
Je me suis agenouillée devant la valise. J'ai tiré la boîte à biscuits de ma mère.
Elle était ouverte.
Vide.
La clé USB avait disparu.