Ce que sa mère m'a acheté

Chapitre 5

Béatrice Delcourt est arrivée à dix-neuf heures, dans une Mercedes noire.

Chignon impeccable, tailleur crème, perles aux oreilles. Quatre ans de plus, pas une ride de moins.

Elle a descendu les marches du perron, a levé les yeux, et m'a vue.

« Mademoiselle Vasseur, a-t-elle dit. Vous avez maigri. »

J'étais en robe noire, la seule que j'avais emportée. Mes mains ne tremblaient plus.

« Madame. »

« Quel bonheur de voir que la jardinière a retrouvé le chemin des Delcourt. »

Elle m'a tendu la main. Je l'ai serrée. Elle l'a essuyée discrètement sur son mouchoir en dentelle.

Un détail minuscule. Que j'ai vu.

La salle à manger donnait sur la mer. Nappe blanche, bougies, argenterie.

Adrien en bout de table. Inès à sa droite, une main sur son bras. Béatrice en face de moi.

Mme Roussel nous servait le vin.

Personne ne parlait de rien. On parlait de tout : de la météo, des invités du 21, du menu du traiteur.

« Et vos parents, Clara ? a demandé Inès avec une douceur infinie. Ils sont fiers de vous ? »

« Ma mère est morte l'an dernier. »

Un silence.

« Je suis désolée, a dit Inès en battant des cils. Je ne savais pas. »

Elle savait. Elle savait toujours tout.

Béatrice a levé son verre.

« À notre jardinière. Elle a toujours su qu'on ne vend bien que ce que personne n'a envie de garder. »

Un rire discret a couru autour de la table. Celui de Mme Roussel s'est étranglé en route.

Adrien n'a pas ri. Mais il n'a rien dit non plus.

Je l'ai regardé. Il fixait son assiette.

Il ne dit rien. Il ne dit jamais rien. C'est ça, sa façon de me faire du mal.

Béatrice a sorti de son sac une enveloppe épaisse. Elle l'a fait glisser sur la nappe jusqu'à mon assiette.

« Dix mille euros. Pour que le 21 juin se passe sans… souvenirs. »

Le silence est devenu total.

Adrien a levé la tête.

« Maman, qu'est-ce que tu fais ?

— Je règle un détail, mon chéri. Comme la dernière fois. »

J'ai regardé l'enveloppe. J'ai regardé Béatrice.

J'ai pris l'enveloppe entre deux doigts, très délicatement. Je l'ai reposée dans la corbeille à pain.

« Madame, ai-je dit calmement, la dernière fois, votre chèque portait une mention. "Plantations". Celui-là, il sert à planter quoi ? Des regrets ? »

Inès a retenu son souffle.

« Vous m'avez déjà achetée une fois, ai-je continué. Vous avez cru que ça avait marché. Ne vous fatiguez pas. »

Béatrice a serré les lèvres. Un éclair a traversé son regard.

Je me suis levée. Je me suis tournée vers Adrien.

« Il y a une phrase que j'ai répétée pendant quatre ans. Je te la dis une fois, et après on parlera de gazon. »

Il m'a regardée enfin. Il y avait quelque chose de brisé dans ses yeux, que je n'ai pas voulu voir.

« Je ne te dois plus rien. »

Je suis sortie.

Dehors, dans le jardin, la nuit sentait la lavande et le sel.

J'ai marché jusqu'à la grille, les jambes molles, la gorge serrée.

Voilà. Je lui ai dit. Et ça ne m'a soulagée de rien.

Dans la nuit, j'ai pleuré une heure, la bouche contre l'oreiller de l'hôtel, pour ne pas réveiller Léo.

Le dimanche, le chantier était vide. Les ouvriers ne revenaient que le lundi.

Je suis retournée prendre des mesures, seule, avec mon mètre et mon carnet.

Camille devait garder Léo à la plage. Elle me l'avait juré.

Vers dix heures, des pas ont crissé sur le gravier derrière moi.

« Tu travailles le dimanche ? »

Adrien. Chemise bleue, pas rasé, les traits tirés. Il n'avait pas dormi non plus.

« J'ai un délai. »

« Hier soir, ma mère…

— Ne t'excuse pas. »

« Je ne comptais pas le faire. »

J'ai failli sourire. C'était tellement lui.

Il a fait un pas vers moi. Puis un autre. Entre nous, il restait la longueur d'un mètre de menuisier.

« Pourquoi tu es revenue, Clara ? Pour de bon. »

« Pour de l'argent.

— Je ne te crois pas.

— Tu m'as jamais crue, Adrien. »

Il a pris une inspiration comme pour dire quelque chose.

Et c'est là que j'ai entendu.

Un rire d'enfant. Et un bruit de petites chaussures sur les graviers.

« Maman ! Maman, j'ai trouvé un lézard ! »

Mon sang s'est glacé.

Léo.

Il courait vers moi à toute vitesse, les bras écartés, une main fermée sur sa trouvaille.

Camille, loin derrière, haletante, criait : « Léo ! Léo, reviens ! »

J'ai voulu me jeter devant lui. Il était trop tard.

Il s'est arrêté net à deux mètres d'Adrien, le souffle court, les joues roses.

Il a levé la tête.

Adrien, lui, ne bougeait plus du tout.

Les rayons du soleil frappaient le visage de mon fils. Les yeux gris clair. Et au milieu de l'œil gauche, la minuscule tache d'or.

Adrien a pâli. Sa main s'est crispée sur le dossier du banc.

Léo a penché la tête sur le côté, avec ce sérieux de quatre ans qui regarde les grandes personnes.

Il m'a regardée. Puis il a regardé Adrien.

« Maman, a-t-il dit d'une toute petite voix, pourquoi il a mes yeux, le monsieur ? »